Midlife crisis
26 10 2005Quand on en arrive à certaines choses, je possède un terrible esprit de contradiction. Ainsi, j’ai toujours résisté aux phénomènes de mode, et ce aussi loin que je m’en souvienne. Cela m’a aussi permis de ne pas céder à la pression sociale pour diverses mauvaises habitudes (à l’exception de l’alcool peut-être mais je ne peux pas lutter contre mes gènes).
Mais aujourd’hui, depuis que j’ai contourné le cap de la trentaine, il semblerait que mon esprit de contradiction me fasse prendre des directions inattendues : je me suis marié, j’ai eu un enfant, je me suis mis à fumer à 32 ans pour arrêter à 34, etc. Allez donc y comprendre quelque chose !
Ces pensées tourbillonnaient dans ma tête alors que j’étais couché sur cette table de médecin, torse nu et qu’un individu, ma foi fort sympathique, s’apprêtait à me mutiler à grand coup d’aiguilles avec en bruit fond les délicates dissonances du trash. Lorsque l’aiguille a pénétré ma chair, encore et encore et encore, provoquant une douleur certaine, que je devenais rouge et que je suais à grosses gouttes, je me suis vraiment demandé ce que je faisais là.
Mais revenons un peu en arrière.
L’idée d’un tatouage ne m’avait jamais particulièrement attiré. J’aimais bien l’idée mais sans jamais avoir imaginé m’en faire un. Quoi qu’il en soit, si je devais me faire tatouer un jour, ce serait pour une bonne raison, pour marquer dans ma chair, telle une cicatrice, un événement marquant de ma vie. L’esthétisme jouerait certainement un rôle (on a tous un petit narcisse qui sommeille en nous) mais un rôle secondaire.
Partir vivre en Suède est certainement un des événements marquant de ma vie et aujourd’hui, alors que l’avenir est on ne peut plus incertain, que je n’ai aucune idée de où je serai dans un an, j’ai eu envie de marquer le coup, au sens propre comme au figuré. Je me suis trouvé un motif qui symboliserait la Suède et j’ai pris la décision de me le faire tatouer.
Ce motif, c’est un ptéroglyphe, des gravures de l’âge de bronzes réalisées sur le granit de la région où j’habite par les pêcheurs d’il y a 3000 ans (cette région possède la plus haute densité de ces ptéroglyphes d’Europe). J’en ai choisi un qui se trouve à quelques kilomètres de chez moi, l’ai pris en photo, l’ai redessiné à la bonne taille et l’ai pris avec moi comme modèle. Il s’agit d’un petit ‘nageur’ qui n’est pas sans faire penser à celui de la grotte dans Le patient anglais, mais n’y cherchez pas de symbolisme abusif.
Restait à déterminer où j’allais poser le nageur. Mon principal critère étant que je puisse le voir, j’avais d’abord pensé sur la cheville. Mais comme il est parfois utile de pouvoir le dissimuler dans certaines circonstances, j’ai opté pour quelque chose de plus discret : sur mon ventre à droit au dessus de la hanche.
Arrivé chez le tatouer, il m’a demandé ce que je voulais faire et où. Je lui ai donné ces renseignements et il m’a demandé si c’était mon premier. Lorsque j’ai acquiescé, il a fait la moue et m’a signaler qu’après la cage thoracique, c’était probablement l’endroit le plus douloureux. J’avoue que je n’en menais pas large mais cela ne m’a pas arrêté. La douleur, lorsque je peux en identifier la cause, ne me fait pas peur. Plus fort, je pense que dans le cas précis d’un tatouage, la douleur est une composante essentielle du procédé. C’est un marquage, comme lorsqu’on marque au fer rouge, il faut en payer le prix. Pas de cicatrice sans douleur.
Clairement, c’est un mauvais moment à passer mais ce ne fut pas si terrible que ça. On apprend à étudier les variations d’intensités dans la douleur, s’arrêtant brusquement de parler lorsqu’elle est plus aigue. Qu’est-ce que 30 minutes dans une vie ?
C’était amusant aussi de pénétrer dans un autre monde. De voir se succéder des gens qui venaient prendre rendez-vous pour se faire percer, tatouer, etc. Quelques beaux spécimens aussi. Comme ce prototype du geek qui était probablement rentré après être passé et repassé des dizaines de fois devant la boutique, qui est rentré pour consulter les classeurs compilant les dessins et qui finalement à porté son choix sur un signe chinois donnant lieu à un dialogue surréaliste avec le tatoueur :
- Je voudrais me faire tatouer
- OK, vous avez un motif ?
- Un truc chinois
- OK, lequel ?
- Celui-là (en désignant un tatouage dans un des classeurs)
- (…) Vous savez ce que cela veut dire ?
- euuuhh non
- Vous n’allez pas vous faire tatouer un signe sans savoir ce que cela veut dire, cela n’a pas de sens. Rentrez chez vous, faites des recherches sur Internet et trouvez quelque chose de plus personnel. Vous avez aussi un classeur là avec différents signes et leurs significations.
Le pauvre homme qui avait déjà du rassembler tout son courage pour franchir la porte une fois ne pouvant se résoudre à franchir la porte de peur de ne jamais revenir, a consulté le catalogue fait son choix et a paru dépité lorsqu’il a découvert qu’il lui fallait prendre rendez-vous. Mais c’est pourtant ce qu’il a fait après avoir laissé un acompte. Je me suis demandé combien de personne laissait des acomptes et ne revenait pas.
La palme est revenue cependant à un homme la cinquantaine bien tassée (50+ comme disent les anglo-saxons). Il a présenté sa main au tatoueur pour montrer au niveau du poignet une affreuse décoloration de la peau, ressemblant à une brûlure et ponctuée ça et là de résidu de couleur. Il a expliqué qu’il avait un tatouage, un prénom, qu’il a fait enlevé au laser et qu’il voudrait couvrir la cicatrice avec un nouveau tatouage. Le tatouer a admis que c’était une bonne idée et lui a demandé ce qu’il voulait. Notre bonhomme lui a répondu sans sourciller :
- Brigitte et une rose
Nous étions tous scié. Comme quoi il n’y a pas d’âge pour ne pas apprendre de nos erreurs. Le tatouer, faisant mine une fois de plus d’une terrible conscience professionnelle, lui a signalé que c’était la meilleure chose à faire pour repasser au laser dans quelques années. Cela n’a pas découragé le gars, il a pris rendez-vous, payé son acompte et est parti.
Bref, me voilà tatoué. J’apprends à vivre avec. Cela me surprend encore régulièrement mais j’avoue qu’il me plait de plus en plus. Le fait que ma tendre et douce trouve cela, contre toute attente, sexy ne fait que renforcer mon affection. C’est étrange de prendre de telles décisions, aussi irréversibles.
Si j’ai une bonne raison pour cela, il est certain que je renouvellerai l’expérience. Il parait que les tatoos cela peut devenir une véritable drogue. Qui sait, pourquoi pas un Modigliani dans le dos …
Permalien
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