Publi le lundi 25 décembre 2006

[film] Last days

25 12 2006

Comme toute forme d’art, le cinéma se situe à l’intersection entre deux mondes, celui du divertissement et celui de l’engagement. Certains films sont de purs produits de consommation visant à nous distraire, là où d’autres secouent nos tripes et nos consciences pour faire passer une idée ou nous amener à réfléchir. Tous les films peuvent se distribuer sur le gradient subtil entre ces deux extrêmes et j’aime a penser que le film idéal possède ces deux qualités, capable de nous transformer à notre insu alors que nous sommes sans défense et l’esprit détendu et en train de prendre du plaisir.

 

Ainsi, les différents outils du réalisateur (caméra, acteurs, montage, etc.) peuvent être utilisés de différentes manières pour atteindre l’un ou l’autre but. Certains font preuve de simplicité et de sobriété, d’autres d’une remarquable sophistication, parfois dans un but purement esthétique ou visuel.

 

Mais comme dans toute forme d’art, la technique n’est pas tout. Certains réalisateurs maîtrise à merveille les techniques les plus complexes qu’ils débauchent sans aucun but alors que d’autres exploitent ces outils avec un réel soucis créatif.

 

C’est certainement le cas de Gus Van Sandt et cela est magnifiquement démontré dans son film Last days.

 

Dans ce film, il utilise la même recette que dans Elephant qui est à Bowling for Columbine ce que Last days est à Courtney & Kurt, une vision plus individuelle, une remise en contexte sans aucune volonté de convaincre d’un fait de société aussi sordide que marquant par l’écho reçu dans la presse (le massacre dans le lycée de Columbine et la mort de Kurt Cobain).

 

Pourquoi Kurt Cobain s’est-il donné la mort ?

 

Là où les reportages et certitudes populaires donnent des réponses tranchées à cette question (il ne gérait pas son succès et la trahison de ses pairs, la drogue, une femme manipulatrice, la douleur, une personnalité introvertie et suicidaire, la distance qui se creusait entre lui et sa fille, ou encore la théorie de complot), Gus Van Sandt lance toutes ces pistes mais n’en privilégie aucune. Il donne la seule réponse valable : seul Kurt Cobain savait. Il ne cherche aucune justification romantique et présente une version plus que réaliste du personnage.

 

« Bien que ce film est inspiré en partie par les derniers jours de Kurt Cobain, ce film est une œuvre de fiction et les personnages et événements décrits sont aussi fictifs. »

 

Un avertissement qui sonne comme un bouclier face à une Courtney Love défendant becs et ongles l’héritages de son défunt mari (ce qui, autant pour des raisons psychologiques, expliquerait l’absence d’un équivalent de Love dans le film). Mais le personnage de Blake est un Kurt Cobain plus que réaliste pour celui qui s’est penché un tant soit peu sur le sujet.

 

Blake est un personnage hautement introverti, replié sur lui-même, à un stade où il est pratiquement incohérent et ne semble vivant que lorsqu’il écrit dans son journal ou se met à la guitare. On suit cette star du rock au look grunge pendant ses derniers jours dans un environnement intemporel et creux, rejetant toute porte de sortie jusqu’au dénouement fatal.

 

Mais si Blake n’est pas Cobain (de petites différences sont distillées avec parcimonie : il est droitier, les circonstances de ses derniers jours sont différentes, etc.), le flot de similitude ne laisse aucune place au doute.

 

Mais outre la justesse dans la description et l’écriture, c’est dans la réalisation qu’il révèle tout le génies de son réalisateur qui a visiblement mis tout son cœur et son énergie pour apporter une réponse subtile et artistique à ce qui n’aurait pu être qu’un fait divers parmi tant d’autres et réussir la transformation entre l’individuel et l’universel.

 

Chaque plan, chaque séquence, chaque effet, semble porter sa propre signification donnant à ce film un dimension artistique hors du commun. Chaque mouvement de caméra est porteur de sens, comme un coup de pinceau de Jackson Pollock qui contrairement aux apparences n’a rien de hasardeux.

 

On regarde Last days comme un voyeur, un spectateur détaché. Les nombreux longs plans fixes ou caméra à l’épaule, l’utilisation du flou, sont là pour accentuer ce côté observateur, vautour attendant l’issue que l’on sait fatale (un peu comme les lecteurs de magasines à scandales se délectant de potins glauques sur le couple déjanté). Le long plan où la camera filme de l’extérieur Blake jouant de la musique tout en s’éloignant si lentement que cela en devient imperceptible en est une parfaite illustration. Le film en tant que tout est une métaphore de l’ennui et de la perte des repères temporels.

 

Vous l’aurez compris, regarder Last days n’est pas de tout repos. Le film est lent et pourra paraître ennuyeux à ceux qui n’ont pas envie de faire l’effort de pénétrer les intentions du réalisateur. Il ne s’agit pas de cinéma de divertissement mais d’art engagé et subtil, laissant à votre esprit la liberté de choisir, de décider ou ne pas décider. Le fait que le talent soit mis á contribution pour parler de quelque chose d’aussi futile que le suicide d’une star du rock est en lui-même porteur de sens.

 

J’avais un vague projet d’écrire une nouvelle sur les derniers moments de Kurt Cobain, après la vision de Last days,  ce projet perd tout son sens.