[humeur] Le goût des choses
20 02 2007
Vous avez sans doute remarqué que la façon dont nous percevons les choses sont largement dépendantes de notre état d’esprit ou du contexte. Ainsi, le pastis n’aura jamais meilleur goût que lorsqu’il est dégusté sur la terrasse d’une ville du sud de la France par une chaude journée ensoleillée de vacance. Nous serons plus ou moins sensibles à une scène dramatique d’un film selon notre humeur du moment, notre âge, notre sexe ou encore nos préoccupations. Cela les grands magasins l’ont bien compris et joue énormément sur la psychologie et l’environnement dans l’organisation de leur magasin (jouant subtilement sur les couleurs, les parfums, la musique, les lumières) pour nous faire acheter sans même que nous en ayons conscience, que ce soit cet affreux tapis dont vous n’aviez pas besoin mais qui donnait si bien dans le magasin ou encore ce jambon à la teinte grisâtre mais qui avait l’air si appétissant sous le feu des projecteurs du présentoir. Mais il n’y a pas que la psychologie et la physique intervient aussi dans une large part. Certaines boissons n’ont pas le même goût selon le contenant, rendant le choix du verre particulièrement important lorsque nous dégustons un grand vin ou une bière trappiste (même si dans ces cas, le goût apporté par le folklore contribue également). Même le coca n’a pas le même goût selon qu’il est servit en canette, en bouteille plastique ou en verre (je suis de l’école qui ne jure que par les bouteilles de verre de 20 cl, de celles qui ont le goût de l’enfance). Assez curieusement, il en est de même pour les livres. " on ne juge pas un livre à sa couverture ", dit le dicton, mais n’est pourtant pas ce que nous faisons intuitivement dans tous les aspects de notre vie ? A une époque ou nous pouvons avoir accès en quelques clicks à des livres, il est utile de rappeler qu’un roman n’aura pas nécessairement la même saveur s’il est lu sur un écran, sur des pages imprimées ou dans un beau livre relié. Je ne suis pas bibliophile. Je ne collectionne pas les livres pour les livres. Je ne cherche pas les éditions rares et préfère m’offrir 3 poches qu’une belle édition. Mais lorsque l’occasion se présente, je sais apprécier le plaisir d’un beau livre. J’ai ainsi pu m’offrir une magnifique édition des œuvres de Conan Doyle et j’ai pu relire ses romans dans de lourds volumes reliés de cuir au papier épais et à l’encre à l’odeur affolante. Des livres qui comme de belles filles peuvent faire tourner la tête. Mais vous me direz que la forme n’influence en rien le contenu. Contrairement au vin, les mots ne vont pas respirer lorsqu’ils sont présentés sous une forme ou une autre, et changer leur agencement ou leur qualité. Non, bien sur que non ! Mais ce qui va changer, c’est votre perception de ce texte. Un roman présenté dans une belle collection se donne les apparences de la grande littérature. Même tous les poches ne sont pas égaux. J’aurai tendance à prendre inconsciemment plus sérieusement un livre publié en 10-18 qu’un autre publié chez J’ai lu. Plus récemment, j’ai même pu me lancer dans l’expérimentation malgré moi. Lors de courtes vacances en France, j’avais opté pour la formule chambres d’hôtes et me suis retrouvé dans une luxueuse chambre construite dans une ancienne étable d’une fermette de la région de Troie. La chambre était aménagée comme par un hôte attentif qui avait négligemment laissé traîné des romans sur la table de chevets. Parmi ceux-ci, j’ai reconnu le nom de Isabelle Hauser, un auteur qui revient sans cesse dans les conversations (en particulier, un ami m’avait raconté l’histoire de l’écriture de Célubé) sans que je ne me décide enfin à essayer. Le livre, une belle édition de Une comédie familiale, n’attendait que mon bon vouloir et j’en ai entamé la lecture. Bien entendu, je n’étais pas là pour passer mes journées à lire. Je n’ai donc pas su le terminé et ai du abandonner le roman derrière moi. Plus tard, j’en ai acheté une édition de poche pour enfin pouvoir le terminer. Et bien force m’est de reconnaître que ce livre n’a pas eu la même saveur lorsque je l’ai commencé en vacance dans une belle édition que lorsque je l’ai continué en poche au retour dans ma vie quotidienne (même si cela n’enlève rien á ses qualités littéraires). Quoi qu’il en soit, si musique et films semblent menacé par Internet, le livre, lui, ne risque pas grand chose tant que la notion de plaisir y reste associé.
Permalien
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