Publié le mardi 1 janvier 2008

[création] Le grand bluff, pièce en 1 acte

01 01 2008

Une pièce aux murs de pierres sans porte ni fenêtre. Deux hommes sont assis autour d'une table simple en bois brut. L'un est grand, le cheveux roux et habillé de noir. L'autre, Lord Earl, bien en chair, et porte des vêtements élégants. Ils jouent aux cartes.

Une voix étouffée se fait entendre.

« Nous pénétrons maintenant dans la crypte, une des pièces les plus populaires du château. Déjà à l'époque victorienne, les enfants adoraient venir y jouer. »

Lord Earl : « Tiens, une nouvelle ? »

L'homme en noir: « Elle est arrivée il y a quelques jours. Carte. »

Lord Earl : « C'est quoi cet accent ? »

L'homme en noir: « C'est une allemande. Elle est venue ici en quête d'exotisme. »

Lord Earl (ironique): « Tu parles d'un exotisme. Venir s'enterrer à Glamis. »


La voix étouffé poursuit son discours: « Bien entendu, si elle est si populaire aujourd'hui, c'est en raison de l'histoire de la pièce secrète. Si vous regardez attentivement en face de la cheminée, vous pouvez voir le contour d'une ancienne porte aujourd'hui murée. »


Lord Earl (soupirant): « Encore et toujours la même rengaine. Je te parie que ces cons de touristes vont encore venir coller leurs oreilles contre le mur. »


Le discours se poursuit: « Cette pièce a été complètement isolée du reste du château. Même les fenêtres ont été murées. »


Lord Earl (faisant figure de se lever): « J'aurais bien envie d'aller crier à leurs oreilles. »

L'homme en noir: « Assis et joue. »

Lord Earl: « Juste une fois ? »

L'homme en noir: « On en reparlera dans quelques siècles. L'éternité, c'est long. »

Lord Earl soupire.

L'homme en noir: « Tu ne t'es pas assez amusé avec l'ouvrier ? »

Lord Earl: « C'était il y a plus d'un siècle ! Et en plus, c'est toi qui a tout fait. »

L'homme en noir ricanne: « Hé hé hé, c'est que j'ai toujours la main. »

Lord Earl: « Qu'est-ce qu'il est devenu au fait ? »

L'homme en noir: « Bah, il a eu la peur de sa vie. Il a voulu raconter son histoire mais les propriétaires l'ont foutu dans un bateau en direction pour l'Australie avec une jolie petite somme en poche. Enfin, grâce à lui, on a une jolie petite légende qui est venue s'ajouter aux autres et nous assure encore aujourd'hui de la compagnie. » (Il désigne le mur d'où provient la voix de la guide).


La guide: « On raconte que cette pièce abriterait un monstre terrifiant. »


L'homme en noir (jubilant): « Nous y voilà ! ».


La guide: « En 1821, un membre de la famille royale aurait donné naissance à un enfant difforme qui aurait été enfermé dans cette pièce pour y mourir. Mais, contre toutes attentes, il aurait survécu plus d'une centaine d'année, ses pas se faisant entendre sur les toits lors de ses balades nocturnes, terrifiant plusieurs générations de châtelains. Certains disent qu'il est encore tapis derrières ses briques attendant son heure. »


Lord Earl (mimant la guide d'un air moqueur): « ... attendant son heure. »

L'homme en noir (rigolard): « Tu ne changeras jamais. »

Lord Earl: « C'est bien cela le problème, non ? Les gens ne changent jamais. »

L'homme en noir: « C'est la chose la plus intelligente que tu ais dite en plusieurs siècles. »


Les hommes jouent quelques minutes.


Lord Earl: « Tu n'as rien d'autre á faire qu'à jouer au carte avec moi ? »

L'homme en noir: « Ne t'inquiète pas, j'ai tout mon temps. »

Lord Earl: « Personne d'autre à martyriser pour l'éternité ? »

L'homme en noir: « Disons que cela fait partie de mes privilèges. Je suis capable de faire pas mal de choses en même temps. Tiens, il va pleuvoir. »

Lord Earl: « Si tu le dis. »


La guide: « Mais l'histoire la plus connue concerne Lord Earl. »


L'homme en noir: « Ahhh, tes quinze minutes de gloire. »


La guide: « L'homme était connu pour ses mauvais penchants. Il buvait, jurais et était un joueur invétéré. Un soir de beuverie, il rentra au château et chercha un partenaire pour jouer aux cartes. Mais personne ne voulu se mettre á jouer le jour du sabbat... »


Lord Earl: « Dis il y a un truc que j'ai toujours voulu te demander mais... »

L'homme en noir: « ... quand on a l'éternité devant soi on a tendance a reporter au lendemain. N em'en parle pas. »

Lord Earl: « Dis moi, c'est quoi ces conneries de ne pas pouvoir jouer aux cartes le jour du sabbat ? Franchement, pourquoi Dieu perd son temps à t'envoyer pour me punir pour un truc pareil alors qu'il y a tellement de choses terribles dans le monde. »

L'homme en noir: « Tu n'as jamais entendu parler de la Bible ? »

Lord Earl: « Si, mais, cela n'a pas de sens... »

L'homme en noir se racle la gorge et cite d'une voix sentencieuse: « Souviens-toi du jour du sabbat, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le sabbat de l'éternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage... »

Lord Earl: « oui, l'exode, mais... »

L'homme en noir: « Tu te moques de la parole de Dieu ? »

Lord Earl: « Mais... »

L'homme en noir: « Non, je déconne. Superstition ! La Bible n'est qu'un grand roman collectif écrit à différentes époques et crois moi, Dieu n'a pas grand chose á voir là-dedans. »

Lord Earl: « Mais... alors... »

L'homme en noir: « oui, aucun problème, tu peux jouer au carte le jour du sabbat, coucher avec la femme de ton voisin ou tuer un crétin qui te regarde de travers, Dieu ne lèvera pas le petit doigt et surtout, cela fait un bon boût de temps qu'on a coupé les ponts lui et moi. C'est que je ne suis pas là pour faire des petites besognes. Non, mais. »

Lord Earl (totalement abassourdi): « Mais, alors, pourquoi es-tu venu ? »


La guide: « ... soudain, on frappa à la porte et un homme tout de noir vêtu demanda si le Lord cherchait encore un partenaire de jeu... »


L'homme en noir: « et oui, je bluffais. J'avais juste envie d'une petite partie de carte.  »


La guide: « ... Effrayé par les cris qui sortaient de la pièce, les habitants décidèrent de la murer et l'on raconte que Lord Earl est condamné à jouer avec le diable jusqu'au jugement dernier. »


Lord Earl: « Tu veux dire ??? »

L'homme en noir: « Hé hé hé. Oui. »

Lord Earl: « Espèce de salopard ! »

L'homme en noir: « Qu'est-ce que tu attendais ? »

Lord Earl (pensif): « Toutes ces années... »

L'homme en noir (philosophe): « Que veux-tu, on est toujours l'artisan des chaînes qui nous entravent. »


L'homme en noir: « Une petite dernière ? »

Lord Earl: « Bah... D'accord » et il distribue les cartes.


La guide: « N'oubliez pas le guide ! »


Rideau.