Publi le dimanche 02 mars 2008

[livre] Le meurtre de Roger Ackroyd – 1. Enquête

02 03 2008

Précaution : Ce texte contient des informations qui pourraient gâcher le plaisir d'une première lecture naïve du roman célèbre d'Agatha Christie « Le meurtre de Roger Ackroyd » (1).

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Le roman policier et le roman noir ont aujourd'hui largement dépassé le cadre de la littérature de genre, pénétrant dans la Littérature-avec-un-grand-L à grand coups de poing meurtriers avec des auteurs tels que James Ellroy, Dennis Lehane qui ont su donner une réelle dimension sociale ou encore dans une certaine mesure Umberto Eco ou Iain Pears qui ont su ré-inventer un genre classique.

Le roman policier, en tant que littérature de genre, trouve son origine avec Sophocle et son Oedipe-roi (même si l'on peut arguer que la Bible comporte quelques histoires policières), premier roman qui présente une réelle structure classique de meurtre, assassin, enquêteur et enquête qui sert de trame à l'histoire jusqu'à la révélation finale. Il faudra néanmoins attendre le XIXe siècle pour que le genre connaisse sa construction formelle à partir du texte fondateur d'Edgar Alan Poe (2) et connaisse un succès énorme grâce à des auteurs tels que Arthur Conan Doyle.

Lorsqu'il est question du sous-genre de roman à énigme, un nom est souvent cité en exemple: la prolifique Agatha Christie et ses personnages de Miss Marple et Hercule Poirot.

Comme tout un chacun, je me suis plongé dans ses oeuvres dans ma jeunesse, avec comme petite particularité que je les ai lu chronologiquement dans une belle édition compilant l'intégrale de cet auteur avec de brillantes remises en contexte.

Aujourd'hui, de nombreuses années plus tard, j'ai entrepris la relecture d'un de ses classiques parmi les classiques, « Le meurtre de Roger Ackroyd », relisant un livre de la collection 'Livre de Poche' que j'ai négligé ces dernières années au profit des livres des collections Rivages ou 10/18.

« Le meurtre de Roger Ackroyd » est le sixième roman d'Agatha Christie, publié en 1926 et celui qui l'a rendu célèbre (sans pour autant faire l'unanimité, certains critiques l'accusant d'avoir trahis les règles du genre et d'avoir 'triché' (3)).

Le principe du roman a énigme est d'entraîner le lecteur dans une enquête qui se déroule pas à pas devant ses yeux. Lui sont fournit tous les indices nécessaires à la résolution de l'affaire (en général un meurtre) mais se termine inévitablement par une révélation : la découverte du coupable, de la méthode utilisée et de son mobile.

Pour être efficace, l'auteur doit donc jouer d'imagination pour garder l'effet de surprise pour la fin, cachant le véritable coupable en utilisant milles astuces. Agatha Christie était particulièrement habile à ce jeu, utilisant et inventant de nombreuses méthodes pour conserver intacte celle dissimulation: faux indices, coupable improbable, coupable évident, etc.

Dans « Le meurtre de Roger Ackroyd », livre quelque peu anachronique dans la longue série des enquêtes d'Hercule Poirot, Agatha Christie donne une grande leçon en secouant ce genre sur ses fondations.

Le coupable n'est autre que le narrateur (4)

Celui-ci relate l'enquête, remplaçant le fidèle Hastings qui joue en général le rôle de scribe des aventures de Poirot, sans jamais mentir, se contentant de quelques mensonges par omission et quelques très belles figures de style et de texte á double sens (5)

« La lettre lui avait été remise à 9 heure moins 20. Il ne l'avait toujours pas lue quand je le quittai, à 9 heure moins 10 exactement. J'hésitais un imstant sur le seuil, la main sur la poignée, et me retournai en me demandant si je n'oubliais rien. » (6)

Derrière ce tour de force qui a inspiré tant d'auteurs (7), se cache la caricature du principe de mauvaise foi du narrateur dans le roman policier. Ainsi, le narrateur, connaissant le coupable au moment de rédiger le livre, essaye par tous les moyens de tromper le lecteur pour lui laisser le plaisir de la révélation.

Mais il n'est peut-être pas inutile de revenir sur l'histoire de la mort de Roger Ackroyd.

Tout commence par le suicide de madame Ferrars, une veuve qui a assassiné son mari et victime d'un chantage. Avant de mourir, elle envoie à Roger Ackroyd, son nouvel amour, une lettre dans laquelle elle dénonce son maître chanteur. Un peu plus tard, Roger Ackroyd est retrouvé assassiné, un couteau dans le dos et Hercule Poirot, célèbre détective alors à la retraite entre en jeu. Tous les indices semblent converger vers un suspect: le fils adoptif de Ackroyd, héritier de sa considérable fortune et qui a disparu depuis le meurtre.

Au fil d'une enquête où il s'accorde á résoudre les petits problèmes de détails négligés par la police (un meuble déplacé, la couleur des chaussures de tel personnage, etc.), Poirot explique dans une de ses classiques petites mise-en-scènes qui est le véritable coupable, Le Dr Sheppard, le narrateur lui-même, et lui offre une digne porte de sortie: le suicide.

De par le succès et l'originalité de ce roman, le Dr. Sheppard est l'un des criminels les plus connus de l'histoire romanesque policière. De nombreux auteurs se sont répandus en études sur le sujet mais, jusqu'à récemment, aucun n'a jamais remis en doute la culpabilité du coupable (et ce, même si la solution de Poirot est tirée par les cheveux et pas totalement satisfaisante à de nombreux points de vue).

Et si le Dr. Sheppard était innocent ?

Et si la vraie question était « Qui a tué le Dr. Sheppard ? »

Quel nonsense, me direz-vous ! Agatha Christie, qui est quand même l'auteur de ce roman, n'a jamais mis en doute la culpabilité de Sheppard et le texte est là comme un testament.

Vraiment ?

N'y aurait-il pas un second niveau de lecture qui désignerait un coupable que l'auteur aurait caché, tel l'arbre dans la forêt, à la disposition des détectives les plus rigoureux ?

Puisque c'est du nonsense, je vous donne rendez-vous sur R42 pour un contre-enquête.

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(1) Ce roman est cependant très intéressant à lire ou relire en connaissant les faits donnés ci-dessous et montrent le coup de génie de son auteur !
(2) Pour un historique passionnant et un parallèle intéressant entre naissance du roman policier et de la psychanalyse, lire les essais de Pierre Bayard.
(3) Ce roman a fait coulé beaucoup d'encre, empiétant dans des domaines parfois surprenant. Pour en savoir plus, lire l'excellent « Qui a tué Roger Ackroyd ? » de Pierre Bayard.
(4) Elle ne reprendra cette astuce que 40 ans plus tard dans « La nuit qui n'en finit pas »
(5) Il n'existe que peu d'astuce pour vraiment bouleverser la structure narrative d'un roman. Un auteur qui est passé maître dans ce genre de chose est David Lodge, changeant de style de roman en roman (voire au sein d'un même roman), pastichant ou encore bouleversant certaines certitudes du lecteur, comme le fait que, contrairement à un film, le lecteur sait quand le livre va se terminer puisqu'il peut visualiser le nombre de pages qui lui reste. Pour un bel exemple, lire « Changement de décors »
(6) Cet extrait est un des moments classiques du livre. Le meurtre se cachant entre la première et la second phrase.
(7) S'il ne doit en rester qu'un, lire « Le cercle de la croix » de Iain Pears, qui joue habilement du jeu de la subjectivité du narrateur et du problème de l'interprétation tout en remaniant le genre policier avec encore plus de brio que Umberto Eco et son « Le nom de la rose ».