[livre] Le meurtre de Roger Ackroyd – 2. Contre-enquête
04 03 2008Ce texte fait suite au texte « Le meurtre de Roger Ackroyd – 1. Enquête » consacré au célèbre roman d'Agatha Christie « Le meurtre de Roger Ackroyd »
http://owen.monblogue.branchez-vous.com/2008/03/02#162125
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Avocat: Mesdames et messieurs, distingués membres du jury, nous sommes ici réuni pour déterminer qui a vraiment tué Roger Ackroyd, réhabiliter la mémoire du Dr. Sheppard et identifié son assassin. Tous nos éléments d'enquête proviennent de la réalité fragmentaire que constitue le roman d'Agatha Christie « Le meurtre de Roger Ackroyd ». Nous vous démontrerons que le coupable désigné par Hercule Poirot est totalement absurde et n'aurait jamais tenu la route devant un tribunal et que ce dernier est un dangereux individu, peu respectable et victime de délire voire de folie.
Premier témoin – un psychologue
Avocat: Agatha Christie a écrit ce roman en 1926. C'était son sixième roman. On y retrouve le détective Hercule Poirot, à la retraite et sans son fidèle confident masochiste, le colonel Hastings. Comme à son habitude, Hercule Poirot, non sans une certaine prétention, poursuit son enquête en s'attardant sur de nombreux détails. A la fin du roman, il élabore une théorie extraordinairement compliquée (chose d'autant plus invraisemblable alors que le tueur n'a eu que quelques heures pour mettre son plan au point) et désigne le coupable : le Dr Sheppard que le lecteur pensait au dessus de tout soupçon. Pour cause, le Dr Sheppard est le narrateur de l'histoire.
Monsieur le psychologue, que pensez-vous du Dr Sheppard comme coupable. Que vous apprend le profil que vous avez tracé.
Psychologue: Le Dr Sheppard n'a pas le profil d'un meurtrier de sang froid, calculateur et manipulateur. Il est plutôt faible et timoré. J'ai beaucoup de mal à le voir dans le rôle de l'assassin de Roger Ackroyd.
Avocat: Mais pourtant, lorsque Poirot le confronte à sa théorie, il avoue le crime !
Psychologue: Il n'avoue jamais. Vous ne trouverez nulle part de réelle confession. Il se contente de ne pas nier les faits. Il ne fait que répéter ce que Poirot veut entendre.
Avocat: Son suicide n'est-il pas un aveux de culpabilité ?
Psychologie: Pas vraiment. Il pourrait y avoir de nombreuses autres explications.
Avocat: Comment expliqueriez-vous le fait qu'il ne nie pas et qu'il se suicide ? Pourquoi endosser, même par défaut, la culpabilité de ce crime et faire de lui l'un des criminels fictifs les plus célèbres de l'histoire de la littérature ?
Psychologue: Peut-être protège-t-il quelqu'un ?
Second témoin – Pierre Bayard (1)
Avocat: Vous auteur d'un essais dans lequel vous défendez l'idée que le Dr. Sheppard est innocent du meurtre de Roger Ackroyd. Comment avez-vous eu cette idée.
Pierre Bayard: Ce roman est basé sur l'idée que le narrateur est l'assassin. Si tel est le cas, le narrateur est un menteur, au moins par omission. Il joue sur le double sens et les non-dits sans son texte. Par conséquent, on est en droit de se poser la question de la vérité dans l'ensemble de ses écrits. Avec une telle clé de lecture, il est tentant de reprendre l'enquête à zéro. Surtout que la solution proposé par Poirot est pleine d'invraisemblances que je compile dans mon essais. La beauté esthétique du procédé tend á éclipser l'énigme policière et j'ai donc décidé de reprendre l'enquête à zéro.
Avocat: Mais comment pouvez-vous remettre en question les conclusions d'Agatha Christie, après tout c'est elle qui a écrit cette histoire et elle sait donc exactement où elle voulait en venir !
Pierre Bayard: Le monde d'un roman dépasse rapidement les limites imposées par son auteur. Il existe un univers entre celui de l'écrit et le celui du lecteur, une subjectivité inévitable dans laquelle les personnages peuvent prendre vie. Il y a là aussi place pour une certaine forme de délire d'interprétation.
Avocat: Selon vous, Hercules Poirot a été victime d'un délire ?
Pierre Bayard: Au moment des faits, Poirot était à la retraite. Ses comportements n'en étaient encore que plus étranges et plusieurs allusions à sa folie sont faites au cours du roman. Selon moi, il a façonné les faits pour les faire coller à sa théorie, sans tenir compte de nombreuses incohérences, faiblesses et impossibilités.
Avocat: Mais pourquoi le Dr. Sheppard n'a-t-il pas protesté face à ces accusations ?
Pierre Bayard: Il n'avait pas tous les éléments pour justifier la nécessité de tuer Roger Ackroyd et ce même s'il était le maître chanteur. Par contre, peut-être savait-il ou avait-il compris qui était le vrai meurtrier et a donc décidé de prendre la responsabilité du meurtre pour protéger le vrai coupable.
Avocat: Et selon vous, qui est le vrai coupable ?
Pierre Bayard: Sa soeur Caroline. Elle était l'élément fort de sa famille et aurait fait n'importe quoi pour protéger son frère. Elle avait le mobile, la liberté d'agir et tous les éléments pour justifier son crime. Sa personnalité est plus celle d'un assassin que celle de son frère. De plus, elle est certainement le coupable le plus improbable (à tel point que Poirot ne s'enquiert jamais de son emploi du temps au moment du meurtre), respectant ainsi la règle du genre.
Avocat: Caroline Sheppard a donc tué Roger Ackroyd ?
Pierre Bayard: Oui pour protégé son frère et le docteur Sheppard a endossé la responsabilité pour la protéger elle. C'est donc un innocent qui a trouvé la mort. Par contre, on peut dire que Hercule Poirot a commis un meurtre par interprétation en condamnant le docteur comme il l'a fait.
Troisième témoin: Agatha Christie
Avocat: Que pensez-vous de la thèse de Pierre Bayard que je viens de vous résumer.
Agatha Christie: Je la trouve très rafraîchissante ! Il est malin, le bougre.
Avocat: Mais il salit le nom d'un de vos personnage fétiche, Hercule Poirot.
Agatha Christie: Mais Hercule Poirot est un assassin. Je vous rappelle que dans « Rideau », un roman que j'avais écrit et gardé sous clé jusqu'à ma mort, Poirot tue un homme de sang froid parce qu'il le sait coupable, qu'il sait qu'il va récidiver mais ne peut prouver sa culpabilité. Poirot n'est pas parfait et peut-être que son raisonnement n'est pas toujours parfait. Il est tentant de se laisser abuser par de belles théories et d'adapter la réalité pour qu'elle y colle. Cela se retrouve dans toutes les activités humaines. Alors pourquoi pas dans mes romans ?
Avocat: Mais pouvez-vous nous confirmer que le Dr. Sheppard est bien l'assassin de Roger Ackroyd ?
Agatha Christie: Vous aimeriez bien que je vous donne une réponse simple. Un 'oui' ou un 'non', bien tranché. Mais la vie n'est jamais aussi simple. Oui, Roger Ackroyd a bien été assassiné mais le reste est libre à l'interprétation. Seul l'assassin possède la certitude de la culpabilité.
Avocat: Mais c'est vous l'auteur ! Vous savez tout !
Agatha Christie: La subjectivité du lecteur, la liberté d'interprétation est au personnage de roman ce que le libre arbitre est pour nous, un moyen de nous libérer de la destinée. Une lecon d'humilité pour l'auteur et pour Dieu lui-même.
Avocat: Mais c'est absurde !
Agatha Christie: (...)
Avocat: Que pouvez-vous nous dire de Caroline Sheppard, le coupable désigné par Monsieur bayard ?
Agatha Christie: C'est mon personnage préféré de ce roman. Elle m'a même soufflé l'idée d'un autre de mes personnages phare, Miss Marple.
La plaidoirie
Avocat: L'ensemble des faits présentés dans ce dossier montre d'une part que les éléments présentés comme preuves par Poirot étaient insuffisant pour faire condamner le Dr. Sheppard. D'autre part, les faits semblent plutôt démontrer que le coupable le plus probable est Caroline Sheppard, la soeur de l'accusé, donnant au récit une dimension beaucoup plus profonde et intéressante, transformant un meurtre glauque en un acte romantique. Hercule Poirot entraîne le lecteur dans son délire d'interprétation des faits, désignant ainsi un faux coupable et empêchant le lecteur de voir la vérité. Hercule Poirot se rend ainsi responsable de la mort d'un innocent juste pour la beauté d'une théorie. Il falsifie la vérité pour la rendre cohérente à sa vision des faits.
Le verdict
Juge: Au vu des faits, nous ne pouvons que déclarer le Dr. Sheppard non coupable. Une enquête sera rouverte pour déterminer les responsabilités de Monsieur Paton (que tous les faits désignent comme le coupable idéal), Madame Sheppard et Monsieur Poirot dont les rôles dans cette affaire sont plus que trouble. Nous remercions Monsieur Bayard pour les informations qu'il nous a fournit mais rappelons que lui aussi est soumis au délire d'interprétation. Et que sa relecture des faits, aussi séduisante soit-elle, n'en reste pas moins subjective. Il est si facile de choisir certains faits et de démontrer le bien fondé de sa théorie. Quand aux lecteurs, nous espérons qu'ils prendront un peu plus conscience de la relation délirante et subjective qu'ils peuvent entretenir avec un roman mais aussi avec la réalité.
Affaire suivante !!!
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(1) Pierre Bayard est professeur de littérature française à l'Université de Paris et l'auteur de nombreux essais sur la littérature dont l'excellent « Qui a tué Roger Ackroyd » dont ce texte est largement inspiré. Les propos qui lui sont attribués ici sont entièrement fictifs mais inspirés de son livre.
Publié par : Owen Meany à 14:31:42Permalien
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