Publié le dimanche 16 mars 2008

[livre] L’arc d’Éros de Dora Escrivi

16 03 2008

**MAKING OF**

C’était un dimanche matin, un dimanche de brume, un de ces jours où tout semble possible. Il faisait étrangement calme dans la maison. Par un quelconque miracle à la portée très locale, les enfants dormaient encore alors qu’il était presque sept heure.

La brume était partout.

Elle avait envahis mon esprit, conséquence habituelle de l’excès de bière et de whisky de la veille. Dehors, le fjord avait disparu. Le brouillard qui sévissait dans ma tête semblait avoir recouvert le monde.

Mais qu’importe, le café passait et dans quelques instants j’allais pouvoir comater dans mon fauteuil en attendant que le soleil se lève à nouveau.

Je repensais encore à ce miracle. Comprenez moi bien, un enfant qui dort, c’est de la chance, deux enfants qui dorment, c’est un miracle. Pour peu, je me serais mis à croire en Dieu, pensais-je en ricanants.

" bip… bip… bip… bip… bip… "

Un bruit stridant, étouffé, me tira de ma torpeur. Une alarme anti-incendie ? Un réveil ? Après quelques secondes d’investigations embrumées, je découvris la source du bruit.

Le frigo.

J’ouvris la porte en haussant les épaules.

" - Ahhh, ce n’est pas trop tôt, c’est qu’il fait noir là-dedans ! ", dit une petite voix entre le chou blanc et les condiments.

Je commençai par m’évanouir, sorte de revanche de mes cheveux courts qui refusèrent de se dresser sur ma tête.

Lorsque je repris conscience, je décidai de donner au frigo une seconde chance. Après tout, ma fille allait bientôt se réveiller et voudrait son verre de lait. Le cœur battant la chamade, j’y jetai un coup d’œil.

" Il y a quelqu’un ?, demandais-je poliment à un bocal de cornichon.

- Si tu continues comme cela, je vais le prendre mal ! ", me répondit la voix entre le brie et le bloc de parmesan.

La tentation de m’évanouir une seconde fois était terriblement forte mais mes poils me sortirent d’affaire en se mettant au garde à vous.

" Dieu ? C’est toi ? Enfin, vous ?

- Presque ! Enfin quoi ? Tu pensais que Dieu apparaîtrait dans ton frigo ? Il est beaucoup plus théâtral, tu sais ! "

La voix prévenait d’une petite bonne femme dont les traits montraient clairement que sa patience avait des limites.

" Bon alors ? Tu l’as lu mon bouquin ? ", demanda-t-elle dans un regard de reproche.

Mon cerveau fonctionnait à cent à l’heure. Enfin, là je mens un petit peu. Au mieux, il fonctionnait à dix à l’heure. Il était en régime " sortie d’école " et les cris des enfants qui jouaient résonnaient dans ma tête.

Plusieurs noms se bousculèrent dans mon crâne douloureux : Hemingway, zigzaguant entre les mines, Bret Easton Elis, habillé d’un costume huit consommes croisées et 6 voyelles de chez ‘Times New Roman’, Donald Westlake fonçant tête la première. Aucun, cependant, ne correspondait à l’image de la petite bonne femme trônant dans mon frigo en mangeant un reste de Steak and Kidney Pie.

" Pas mauvais ce truc là !

- C’est mon patron qui l’a fait ! Il est anglais.

- Tu lui diras que c’est fameux.

- Je lui expliquerai qu’un esprit a apprécié sa cuisine, dis-je ironique.

- Pas esprit, Ego !

Soudain la lumière se fit.

" Garcitude ???

- Evidemment ! "

Evidemment. Les auteurs ont tous un ego démesuré mais seule Garcitude le porte en étendard au point qu’il soit capable de prendre substance, de voyager à travers l’espace et venir me rappeler à l’ordre. La raison pour laquelle il avait pris possession de mon frigo restait cependant un mystère mais en ce moment, j’avais d’autres chats à fouetter.

Cette situation quelque peu inconfortable était la conséquence d’un de ces actes irréfléchi qui sont ma marque de fabrique. Alors que je traînais dans les paradis virtuels, croisant plusieurs fois Garcitude, j’ai pris conscience que je n’avais jamais lu aucun de ses livres. Décidant sur le champ de régler cet oubli malheureux, je lui avais envoyé un petit message.

Quelques jours plus tard, je recevais un paquet par la poste contenant un magnifique ouvrage publié aux éditions Le Manuscrit : L’arc d’Éros, par Dora Escrivi, un autre des nombreux pseudonymes de cette femme insaisissable.

J’ai reçu, j’ai lu et j’ai, enfin, apprécié. Désolé pour l’absence de rime.

Je me suis alors promis d’écrire une petite critique, aussi objective que la situation le permettait.

J’ai placé le livre tout en haut de la pile des livres a qui je voulais faire l’honneur d’un petit texte. Et puis le temps a passé. Le travail s’est fait de plus en plus accaparant (et rien n’est plus accaparant qu’une larve d’oursin ou un bras d’étoile de mer), la famille de plus en plus exigeante, ne me laissant au final que quelques minutes par jour que je consacrais plus volontiers à regarder la télévision qu’à prendre la plume.

Le roman de Garcitude a été recouvert par d’autres livres.

Mais c’était sans compter sur l’Ego-avec-un-grand-E de Garcitude et il trônait maintenant dans mon frigo.

" Qu’est-ce que tu attends ?, me dit-il (elle ?) pour me rappeler à l’ordre. Je ne me contenterai pas de ton laconique ‘J’ai bien aimé’. Je ne quitterai pas ton frigo tant que ton texte n’est pas écrit ! "

Je soupirai.


" Est-ce que je peux prendre un verre de jus d’orange avant de m’y mettre ?

- Dans tes rêves ! Au boulot ! "

J’ai fermé la porte du frigo et me suis installé devant mon ordinateur portable, une tasse de café fumante à mes côtés.

Alors que je cherchais une idée pour commencer mon texte sur L’arc d’Éros, la voix étouffée de l’Ego de Garcitude me parvint de l’intérieur du frigo.

" Bon, tu t’y mets, fainéant "

Gromelant, je me mis à taper sur le clavier :

** [livre] L’arc d’Éros par Dora Escrivi**

Quelle est la recette du succès pour un auteur ?

Un pour-cent d’inspiration et 99 pour-cent de transpiration ? L’inverse ? 99 pour-cent d’inspiration ET de transpiration ?

Malheureusement, la transpiration, l’inspiration et même le talent ne sont pas toujours des conditions suffisantes (ni même nécessaires) pour faire un succès.

Ma première impression lorsque j’ai terminé L’arc d’Éros de Dora Escrivi, c’est que ce livre avait tout pour devenir un énorme succès de librairie si on lui en donnait la chance.

Après tout, on devine derrière ce roman un histoire semblable à celle d’Anna Gavalda. Une maman enchaînée à son foyer par d’adorable petits boulets et qui utilise ses temps libres pour s’évader au moyen de l’écriture.

L’originalité de L’arc d’Éros c’est qu’il est né dans la blogosphère.

Oui, vous avez bien lu, Dora Escrivi s’est découverte un talent d’écrivain sur le net. On aura vraiment tout vu ! Un bon coup de pied au derrière à ceux qui regardent le net avec mépris.

L’auteur joue de cette ambiguïté avec un plaisir évident. Dans son roman, elle amalgame réalité (sa vie mais aussi sa vie virtuelle), personnalité (vraie mais aussi le personnage qui se cache derrière ses différents pseudonymes) et fiction dans un conte (compte ?) dans lequel elle règle ses comptes (contes ?) avec l’Amour lui-même.

Cela donne un roman léger, fluide, sorte de livre pour grands enfants, qui se dévore avec délectation.

L’histoire est basée sur une idée simple et finalement classique dans la culture nonsense. Tout commence dans un quotidien ordinaire, dans le cas présent, l’Écriveuse, une femme au foyer qui écrit sur un blogue pendant son temps libre. Et brusquement, les frontières de la réalité sont brisées par la découverte d’une autre réalité.

L’Écriveuse, de par son ego surdéveloppé, attire l’attention des dieux. Pas n’importe quels dieux, les dieux grecs version 21e siècle, sorte de version naïve et comique réfléchissant selon les canons de notre époque. Elle va devoir se préparer à les affronter, jusqu’au procès s’il le faut !

Tout cela n’est pas sans rappeler la recette utilisée par Douglas Adams dans son " Guide Galactique " ou encore la rencontre entre Dirk Gently et les dieux de l’Olympe dans " Beau comme un aéroport " dans lequel Thor réduit un aéroport en poussière suite à une de ses grosses colères dont il a le secret.

L’arc d’Éros est un livre à découvrir et à faire découvrir d’urgence. Ne serait-ce que pour pouvoir dire dans quelques années : " Dora Escrivi ? Oui je la connais bien ! Je lisais déjà ses livres avant qu’elle ne devienne le phénomène qu’elle est aujourd’hui ! "

**EPILOGUE**

" Alors, heureuse ?

- Mouais, c’est pas trop mal.

- Je vais pouvoir récupérer mon frigo, maintenant ?

- Cela dépend. Est-ce que tu as été honnête ?

- Aussi honnête que possible !

- (…)

- Est-ce que tu m’autorises juste une petite critique ? Une minuscule critique ? Sans que tu ne décides de dévorer tout mon frigo ?

- Attention, je pourrais décider d’aller faire un tour dans ton bar !!!

- Gloups

- (…)

- OK, je me lance. S’il est un truc sur lequel Garcitude devrait mettre la pédale douce, ce sont ces allusions répétées à toi, son ego. C’est la seule chose que j’ai trouvée un peu trop redondante dans ton texte. Je sais que c’est un peu sa marque de fabrique mais pour pouvoir grandir, elle devrait te garder dans sa cage.

- Tu veux qu’elle me tue ? Tu veux te débarrasser de moi ?

- Non, non ? L’Ego c’est important. Je te présenterai le mien à l’occasion, il est actuellement en train de hanter Bernard Werber pour rigoler. Mais elle devrait plus te garder pour elle. Elle a encore beaucoup de chose à offrir, continuer d’écrire comme elle le fait, avec passion et humour, mais toi, tu as fait ton temps.

- Tu crois vraiment ?

- Oui ! Elle n’a plus besoin de toi, maintenant. Elle est assez grande pour continuer toute seule !

- Je crois que tu as raison…

- Bon, on se dit adieu ?

- D’accord.

- Ce fut un réel plaisir !

- Pour moi aussi. Cela te dérange si j’emporte un peu de Surströmming avec moi ?

- Que du contraire ! Prends tout !

POUF !