Publi le dimanche 23 mars 2008

[livre] American psycho

23 03 2008

- Vous connaissez les Bateman ? Une famille charmante. Je vous ai déjà parlé de Sean, le plus jeune, héros de Les lois de l’attraction.

- (…)

- Oui, le film… ou le livre de Bret Easton Ellis, comme vous préférez.

- (…)

- Son frère, Patrick, vit à New-York et réussit très bien. Il nous raconte ses aventures dans American Psycho.

- (…)

- Oui, le film… ou le livre de Bret Easton Ellis, comme vous préférez.

- (…)

- Bon, je vais retirer ce bâillon comme cela, vous pourrez hurler plus librement pendant que je vous raconte tout à son sujet.

[Scraaaattttttccccchhhhh]

[CHAPO]

Patrick Bateman est un jeune homme d’une bonne vingtaine d’année, vivant à New-York fin des années 80, séduisant, riche, charmant, successful dans son travail de haute finance, et dont les principales passions sont les vêtements de marque et le bon goût, les restaurants à la mode, le sport qui entretient son corps parfait, la musique pop des années 80, la drogue et l’alcool.

Je décide d’intéresser un peu le jeu en leur montrant ma nouvelle carte de visite professionnelle. Je la sors de mon nouveau portefeuille en peau de gazelle (850$ chez Barney) et la plaque sur la table, attendant les réactions.

- Qu’est-ce qui se passe, on va se faire une ligne ? demande Price, non sans intérêt.

- Ma nouvelle carte. (J’essaie de prendre l’air indifférent, mais je ne peux retenir un sourire d’orgueil.) Qu’est-ce que vous en pensez ?

- Ouah ! fait McDermott, prenant la carte et la retournant dans ses doigts, réellement impressionné. Très jolie. Jette un coup d’œil, dit-il, la tendant à Ven Patten.

- J’ai été la chercher chez l’imprimeur hier.

- Bien, la couleur, dit Van Patten, examinant la carte de près.

- C’est la teinte " os ", fais-je remarquer. Quand au caractère, il s’appelle " Silian Rail ".

- Silian Rail ? répète McDermott.

- Ouais. Pas mal, hein ?

- Elle est très chouette, Bateman, dit Van Patte, d’un air circonspect, crevant de jalousie. Mais ce n’est rien… Il tire son portefeuille et plaque une carte sur la table, à côté du cendrier. " Regarde plutôt ca. "

Nous nous penchons tous pour examiner la carte de David. Ca, c’est vraiment superbe, déclare Price, très calme. Un bref spasme de jalousie me traverse quand je note le raffinement de la teinte et la classe des caractères. Je serre les poings, tandis que Van Patten annonce, l’air suffisant : Coquille d’œuf, caractère Romains… "

Oui… mais…

Patrick Bateman nous raconte aussi par le détail les désirs de son passager noir, son monstre intérieur, comment il torture, viole, massacre ses victimes. A ses heures perdues, Patrick Bateman est un meurtrier particulièrement sadique.

" … Je prends une perceuse électrique, essayant de la lui enfoncer dans la bouche, mais elle est encore trop consciente et trouve la force de serrer les dents… "

American psycho est un récit à la première personne. Le narrateur nous plonge progressivement dans un monde violent, sanglant, qui devient rapidement insoutenable et pose la question de " où se trouve notre limite ? " ou " Que faut-il pour briser le masque de notre indifférence ? "

Comme dans le film C’est arrivé près de chez nous, le roman commence par fasciner, amuser, le lecteur se laisse porter par cette description schizophrénique de deux mondes d’apparence si différents et qui s’amalgame dans le narrateur. Mais la violence crue, froide et décrite par le menu finit par déranger jusqu’à la nausée et l’on ne sort pas de l’aventure indemne. C’est à nous que Pat Bateman s’attaque.

La méthode est particulièrement efficace dans le roman de Bret Easton Ellis alors que le film, bien que réussit, ne parvient pas à transcrire l’infâme sensation de dégoût que le livre inspire. Pour quelque chose de semblable, lui préféré un film comme Funny games qui a su aller plus loin visuellement (ou Orange mécanique en son temps).

Patrick Bateman est une allégorie vivante du monde dans lequel il évolue. Froid, égocentrique, obsédé par l’argent, vouant un véritable culte aux apparences, réduisant la culture à la pop. En devenant une machine à tuer sans pitié, il n’est qu’un reflet dans la société du succès, tuant sans état d’âme ceux qui ne peuvent rentrer dans le moule, clochards, prostituées, et autres victimes de cette guerre du pouvoir et de l’argent. Et il y a nous, lecteurs, spectateurs, citoyens, protégés dans le confort de notre vie douillette, moutons volontaires laissant la belle place aux loups et sacrifiant les agneaux pour sauver notre peau.

Pour preuve, tous ces yuppies semblent avoir le plus grand mal à se reconnaître les uns les autres, au point d’être dépersonnalisés. Patrick Bateman ne semble pas avoir d’existence propre, il en devient presque invisible, il n’a aucune substance. Il n’est qu’un fantôme parmi les autres.

Mais Patrick Bateman est avant tout un grand affabulateur. Jouant du paradoxe du menteur, recette qui a fait le succès de Le meurtre de Roger Ackroyd et de tant d’œuvre après lui, il décrit une réalité qui est la sienne, amalgamant ses fantasmes de succès et de violence à une vie beaucoup plus terne, donnant vie à cette créature atavique tapie en chacun de nous. Patrick Bateman est-il vraiment ce séducteur à la réussite fulgurante doublée du psychopathe qu’il nous décrit ? Peut-être pas. Après tout, sa folie semble absurde, invraissemblable et incohérente. Doit-on y voir un message d’espoir, comme dans cet épilogue de Orange mécanique de Burgess, ou une mise en garde ?

American psycho est un livre brillant à lire et relire, délire prophétique cauchemardesque, dont la lecture n’est peut-être pas facile mais qui ne laisse pas intact.

Et n’est-ce pas un des rôles de la littérature que de secouer nos certitudes ?





1 Commentaire :

Commentaire crit le mercredi 14 mai 2008 à 21:33:13 (lien)
Archenassa
Bonjour Monsieur Meany :)
J'avais l'habitude de lire ton blog il y 3/4 ans, puis je suis passée par la phase degoutee-de-la-tele-de-la-radio-du-net-bref-des=medias, et finalement, propulsee de maniere etrange sur la toile ce soir, la 1ere idee qui me vient en tete est de retrouver ce blog! Et a mon agreable surprise, un billet sur un de mes livres preferes (ayant ecrit mon memoire sur Mister Ellis, je jure que je n'exagere pas...)
Merci de prouver que les gens intelligents et ayant bon gout existent toujours, et que la race humaine n'est pas condamnee a mourir sous son idiotie crasse... Merci de continuer a partager tes pensees et tes avis...
Sur ce, je cours lire le reste du blog!


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