Publi le dimanche 30 mars 2008

[culture] Achille Chavée, le surréalisme et mon père

30 03 2008

Une fois n'est pas coutume, ce petit texte a été co-écrit avec mon père (et pour être parfaitement honnête, si je suis instigateur de l'idée, le mérite de l'écriture du texte lui revient pour la grande majorité).

Il se divise en deux parties, une présentation succincte de la vie d'Achille Chavée, sorte de mise en contexte pour la seconde partie qui est une tranche de vie de mon père à l'époque où il faisait partie de la petite histoire du surréalisme wallon.

1. Achille Chavée, le trafiquant de l'invisible

« Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale »

C'est en ces terme qu'André Breton définit le surréalisme dans son manifeste.

Ce mouvement trouve rapidement écho dans un pays qui en lui même incarne le surréalisme: la Belgique, avec des grands noms comme Magrite en peinture ou Achille Chavée en littérature.

Chavée était le second second fils d´une famille catholique, ce grand petit bonhomme, a pris très jeune, un engagement politique courageux. Tout petit, il dévore les romans d´aventure, le far-West le fait rêver, il prend parti pour les indiens et s´irrite de voir les (bons) blancs toujours vainqueurs.

Le vieux peau rouge est déjà bien installé dans ses gènes.

Le début de ses études est pénible, il a déjà bivouaqué dans plusieurs écoles de la Louvière, et renvoyé de l´institut St joseph pour ses idées subversives, il récuse dieu, refuse l´éducation religieuse.

« C’est parce que Dieu est toujours muet que nous avons acquis une ouïe si fine ! »

Cela ne l´empêchera pas de terminer brillamment ses études secondaire.

Il entre ensuite à l´université de Louvain. Son frère aîné qui comme lui fait le droit, lui sert de modèle, découvrant avec lui les plaisirs du jeux d´argent et des beuveries estudiantines.

Son diplôme en poche, il s'engage de plus en plus dans des actions politiques, prenant la défense des ouvriers. Chemin faisant, il découvre le surréalisme, publie ses premiers recueils et se retrouve entouré des grands noms du mouvement, prônant ensemble avec le groupe 'Rupture', la liberté totale des êtres qui gouvernera toute sa vie.

Achille Chavée est souvent annoncé comme un des précurseur du surréalisme en Wallonie, poète reconnu par Breton bien que se détachant de la pensée du maître.

«Je ne connais, à part celle d'Artaud, aucune oeuvre surréaliste qui soit aussi dénuée de littérature, illuminée aussi vivement par la sincérité à l'instant vécu. Poèmes qui, non seulement ont une valeur de témoignage, mais manifestent une beauté convulsive extraordinaire. Achille Chavée extrait d'un couteau acéré les images dures, implacables, brûlantes, chargées d'un humour d'écorché vif que contenait la gangue de la nuit de l'inconscient. », dira André Miguel.

Marchant sur les traces de Conan Doyle (partit pour à la guerre des Boers), Hemingway (impliqué dans les deux guerres mondiales) ou encore Roald Dahl (pilotant un chasseur en Grèce lors de la seconde guerre mondiale), Chavée s'enagae comme volontaire dans les brigades internationales en 1936. Ce stalinien part défendre la liberté du peuple dans ce qui deviendra la sanglante guerre d'Espagne dont Robert Cappa ramènera des photos dramatiques. Il connaît son baptême du feu dans l’enfer de Brunète, dans le Sud où il tombe gravement malade, après être monté souvent au front.

Quelques année plus tôt, Chavée avait rencontré Simone à un bal au Palace, elle a su de suite que ce petit poète au pantalon râpé serait l´homme de sa vie. Pourtant, tout sa vie durant, Achille Chavée sera imbuvable et leur vie commune ne sera qu´une suite de querelles et de réconciliations.

Avant son départ pour l´Espagne, il lui dédie 'ELLE'.

« Elle a dans son cœur une ile
pour moi quand je reviens de loin
elle porte une perle sur ses seins
quand je la bois comme une huître
elle croit à la révolution
comme à la mort et à l’amour
elle est sérieuse et m’abandonne
quand je dois prendre conscience
de la couleur invisible de mon destin »

En 1969, ce grand monsieur quittera définitivement La louvière, sa terre de surréalisme, sa terre de révolte et de poésie, non sans avoir laisser une bibliographie des plus riche à découvrir absolument (1).

(1) http://www.servicedulivre.be/fiches/c/chavee.htm

2. Quelques exemples d'aphorismes du maître

« On n'a jamais aussi soif qu'après avoir traversé un désert qui n'existe pas »

« L'humour noir, c'est la politesse du désespoir. »

« Dieu ne va jamais au secours que des gens qui savent nager. »

« On est toujours prisonnier de son dernier mouvement d'enthousiasme. »

« A beau chameau, vaste désert. »

« On découvre aisément en Dieu des signes graves d'anthropomorphisme. »

« Il existe une manière de dire en bien énormément de mal de son prochain »

« Le fataliste est celui qui lave son âme dans son urine. »

3. Les années folles de ma jeunesse

1966, La Louvière, petite ville du Hainaut, terre du surréalisme.

La Place de la Louve, une minuscule place à deux pas du théâtre communal, et là, derrière la statue, un minuscule bistrot, l'ARD'N, quatre mètres de façade à tout casser.

Sous l'enseigne, une citation: "prière de ne pas réveiller Chavée, il pense."

Un an plus tôt, une petite annonce m'interpelle : « À remettre Café ARD'N ».

Je m'emmerdais royalement, entouré de cette clientèle de bourgeois friqués de la taverne du Théâtre. Ca bouillonne dans ma tête, car je sais que ce boui-boui, repaire de quelques anarchistes amis de Achile Chavée, est plus dans ma ligne de pensée que ces porte-monnaies ambulants.

J'avais alors décidé de passer le cap et j'en devins propriétaire.

Rapidement, le courant passa avec les plus anars des anars, Jean Louvet (1), Frans Badot, Jean Capiau (2), André Balthazar (3), les apôtres du vieux poète qu'était Chavée.

Mais il n'est pas motivant de casser du sucre sur les bourgeois sans qu'ils n'aient le droit de réponse.

Je décidais donc de les attirer dans ce lieu de perdition.

On dit que les enfants sont attirés par les interdits, j'ai dû me rendre a l'évidence, les Bourgeois aussi. Il fallait les intriguer, flatter leur statut social, et là c'est de Frans Badot, un touche-à-tout, acteur de cinéma, écrivain, prof de français et spécialiste des coups fourrés, me vint une aide.

Il y avait dans les habitués des gens comme le docteur Lambot, trompettiste, Jean Therasse, pianiste (5), Robert Michiel, guitariste, et bien d'autres dont le nom m'échappe aujourd'hui, et qui, pour la bonne cause, sont venus au début tous les vendredis soir organiser une jam session ; par la suite, Jean Therasse et Michiel animèrent les soirées.

Il fallut peu de temps pour faire de l'ARD'N le lieu de rencontre des amoureux du jazz, de voir venir la "haute Louvièroise" s'encanailler et plus si affinité.

Pour parfaire le tout, j'étais tombé dans les bonnes grâces de la petite Marie, maquerelle notoire, qui après la fermeture venait s'encanailler le reste de la nuit avec ses jolies pensionnaires, qui me servaient d'attrape-mouche pour ne pas dire d'attrape-bourgeois.

Chavée, imperturbable, toujours assis à "SA" table, ne sortait pas de son monde, il écrivait le nez dans ses pensées. Les seuls moments où il revenait parmi nous, c'était pour recommander le Xème gros rouge de la soirée, tandis que la pauvre Simone, son épouse, regardait sa montre pour la centième fois. Mais, vous ne vous avisiez pas de faire la moindre remarque sur son Achile, elle vous aurait arraché les yeux.

La veille du réveillon 1967, nous nous retrouvons, seuls dans mon bistrot, moi, par choix, lui pour fuir les beaux-parents qu'il honnissait et qui avaient envahi son milieu familial. Nous ne savions que faire.

- Tu n'as pas une idée marrante Frans ? On ne va quand même pas rester ici comme deux cons !

Le côté non-sens de son cerveau réagit au quart de tour.

- On va réveillonner chez les bourges de Tivoli, me dit-il.

Sitôt dit, sitôt fait, un peu avant minuit, armé d'un grand sapin piqué devant l'hôtel de ville, nous descendions vers le Tivoli, fief des parvenus de La Louvière.

Une villa brillante de mille feux nous apostropha. Au troisième coup de sonnette, une tête ahurie nous demanda ce que nous faisions là ; sans hésiter, nous forçons l'entrée en hurlant comme des possédés le "bonne année" de tradition, ça n'a pas raté, nous fûmes accueillis comme les rois mages, sauf que les bonnes choses c'est nous qui les avons reçues.

A minuit trente, nous sortions dignement après avoir éclusé quelques coupes de champagne et avalé moult victuailles qui restaient de leur ripaille, et, après avoir repris le sapin, nous nous sommes dirigés vers notre seconde victime.

Nous avons abandonné notre "sésame ouvre toi" à 6h du matin après cinq ou six visites fructueuses, nous étions bourrés mais heureux d'avoir confectionné un souvenir inoubliable.

Dans la vie de tous les jours, Achile Chavée était un tendre bourru, malheur à celui qui tentait de lui en imposer, son vocabulaire à ces moments dépassait l'imagination.

Chez moi, il avait sa table réservée, c'est sur celle-ci qu'il écrivait la plupart de ses poésies et ses aphorismes, j'ai gardé des cartons entiers de sous-bocks qui lui servaient de papier brouillon, son "je suis un vieux Peau-Rouge qui ne marche pas en file indienne" a été peint sur le plafond en face du bar, j'en était fier.

Certaines anecdotes le concernant sont gravées à jamais dans ma mémoire.

Un soir, 19h, un petit mec en costume de velours verdâtre entre, un étranger pour Chavée. Sarcastique, il lui demande:

- Tu es trop tôt pour aller voir Brel mon garçon !

Un large sourire se dessine sur les lèvres du visiteur, et là, stupeur, IL était là devant nous.

- Que je suis con !, s'exclama Chavée, il a fallu qu'il ouvre sa gueule de Flamand pour que je le reconnaisse.

Ce fut une demi-heure inoubliable, Brel et Chavée réunis dans mon petit bistrot, à discuter de manière très sérieuse des probabilités de gain sur un billard à sous.

A mon vingt-huitième anniversaire, ils se sont arrangés pour me remplacer derrière le bar. Je pouvais donc vivre une nuit de beuverie avec tous mes potes.

Je n'aurais jamais dû oublier à quels enfoirés j'avais affaire.

Jusque 5h15, ce fut la grosse rigolade au bout du bar où ils me coinçaient à coup de vodka et autres nectars. Je ne me méfiais nullement, ils étaient tous autour de moi, tous, sauf Badot et Michiels. La sonnette d'alarme aurait dû retentir dans mon crâne embué, les deux plus tordus manquaient a l'appel.

5h16, commence alors un concert de klaxon de plus en plus virulent. il arrive fréquemment qu'il y ait des accrochages au rond-point de la statue de la Louve, les ouvriers des usines Gustave Boel passent par centaines sur cette route afin de prendre la pause de 6h.

Je me suis donc précipité, et là, l'horreur.

La route en face du bistrot, avait été dépavée sur toute la largeur, balisée avec des rubans rouges et blancs, et dans le sable de soutènement, des légumes plantés par nos deux rigolos qui avaient travaillé comme des forçats.

Un superbe jardin remplaçait la route, on y trouvait des salades, des choux, des carottes et d'autres légumes divers. Un embouteillage monstre s'était formé. Une vingtaine de gugusses dont moi étions écroulés de rire. Nous étions les seuls d'ailleurs. Les flics accourus nous ont prouvés une fois de plus leur manque d'humour.

Deux mois plus tard, nous étions quatre devant le juge de paix, nous fûmes tous les quatre condamnés, faut dire que nous étions défendu par Chavée !

Je suis resté quelques années dans ce génial bar, j'ai emmagasiné une montagne de souvenirs, Achille est décédé en 1969. Tous nous étions a ses cotés pour son dernier voyage sur la terre du surréalisme.

Il avait laisser une lettre à son frère qui nous était destinée, où il offrait une dernière soirée à ses amis de l'ARD'N . Nous avons ri comme c'était son désir, mais le cœur n'y était pas.

Ce petit texte est un résumé de la partie la plus folle de ma vie, je l'écris ce jour à la demande de mon fils, les épisodes que je relate sont vrais, je n'ai rien ajouté, j'aurais pu passer des heures à vous raconter ces histoires absurdes mais combien exaltantes.

Un jour, fin 1970, une superbe nana est rentrée, les enfoirés n'avaient d'yeux que pour elle, en septembre 1971 naissait un joli petit garçon avec un tout petit zizi.

Mais qui est-il ?...

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Pour en savoir plus sur les individus cités ci-dessus, qui ne vous en déplaisent, ont laissé leurs noms dans la grande histoire:


(1) http://www.cief.info/archives/congres_2004/ecrivains/louvet.html
(2) http://studio-theatre.apinc.org/troupe/Jean_Capiau/index.html
(3) http://www.servicedulivre.be/fiches/b/balthazar.htm
(4) Jean, le petit canard noir de l´illustre famille Therasse, mon meilleur ami du moment.





3 Commentaires :

Commentaire crit le lundi 19 mai 2008 à 13:43:07 (lien)
Emma Faipeur
Mais enfin, tu avais quel âge à cette époque ??? Entre 10 et 15 ans ???


Commentaire crit le vendredi 04 avril 2008 à 05:49:18 (lien)
JB
merci, ça donne vraiment envie de redécouvrir ce personnage -...


Commentaire crit le lundi 31 mars 2008 à 05:05:34 (lien)
Pascal Naunim
Surréaliste, cet article


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