[culture] George du Maurier, L’ombre et la lumière
01 10 2008
Il est cependant plus rare de lire la biographie d’un individu dont on ignore tout.
C’est pourtant ce que j’ai fait en lisant « L’auteur ! L’auteur », la biographie de Henry James.
Si je me suis aujourd’hui offert « Le tour d’écrou », un des romans majeurs du maîtres, je dois confesser que je n’ai jamais lu une seule ligne de son œuvre, n’avait jamais entendu parler de ses tentatives en tant que dramaturge et qu’au mieux son nom me semblait familier.
Alors pourquoi lire sa biographie ?
Pour son auteur, bien sur !
Si David Lodge décidait demain d’écrire un livre sur la culture de la betterave, il est fort a parier que je me plongerais immédiatement dans sa lecture (ou alors que je conserverais précieusement cet ouvrage pour un moment de creux où un livre de grande qualité est requis).
David Lodge est un des auteurs majeurs de notre époque, qui ne cesse de surprendre par ses pirouettes narratives, ses changements incessants de styles et son humour, sa maîtrise du nonsense qui en font un des auteurs les plus honnêtes que j’ai jamais lu (si ce n’est pas déjà fait, lisez n’importe lequel de ses romans, par exemple « Nouvelles du paradis » ou « Changement de décors »).
Avec « L’auteur ! L’auteur ! », il se lance dans la tâche délicate de raconter une vie bien réelle en choisissant la prose, présenter une réalité sous une forme romanesque (surtout en sachant avec quel mépris Henry James considérait les biographes, détruisant une part substantielle de sa correspondance pour éviter que l’on puisse plus tard récupérer sa vie : « Je déteste penser que des gens pourraient les lire quand nous serons mort. (…) les publier, et en tirer de l’argent. Il en va ainsi à cette époque affreuse, américanisée qui est la nôtre. Il n’y a plus d’intimité qui tienne, plus de décence. Journalistes, biographes… Ce sont des parasites. »).
Malgré un début déroutant, il réussit à embarquer le lecteur dans un voyage fascinant dans la vie d’un homme en quête d’absolu et ne récoltant au mieux qu’une reconnaissance tardive (parsemée de déception et d’une humiliation particulièrement cuisante).
Mais comme souvent dans les lectures, on se perd en chemin et dans cette biographie de Henry James, c’est un autre personnage qui m’a fait un clin d’œil, une icône du nonsense : George du Maurier.
George du Maurier, « Kiki » pour sa famille et ses amis, a été un des maîtres à penser de cet âge d’or du nonsense qu’a été le 19e siècle de l’Angleterre victorienne. Il était un des meilleurs amis de Henry James et là où James était en quête de gloire, du Maurier n’était qu’un artiste humble, plein d’humour et créatif. Si aujourd’hui le nom de James éclipse largement celui de du Maurier pratiquement tombé dans l’oubli, ce n’est pas sans une certaine ironique que de leur vivant, du Maurier connaîtra la gloire convoitée par son ami Henry et ce, presque par accident.
Né à Paris en 1834, c’est à Londres que du Maurier se fera un nom. Il se lance d’abord dans la peinture mais la perte d’un de ses yeux lui fermera à jamais la possibilité de devenir un peintre digne de ce nom. Il laissera derrière lui la vie de bohème parisienne pour devenir caricaturiste à Londres, succédant au célèbre John Leech dans le journal Punch.
Toute sa vie sera guidée par la crainte de perdre son deuxième œil et avec lui la capacité de s’exprimer à travers son art. Mais c’est sous la casquette de romancier qu’il deviendra probablement l’auteur le plus vendu et le plus lu de toute son époque (causant des sentiments contradictoires chez son ami Henry James).
Son premier roman, « Peter Ibbetson », n’a connu qu’un succès limité, mais son second livre « Trilby » dont il fit également toutes les illustrations, connaîtra un succès mondial marquant le début de cette récupération dysneyenne qui est devenu la règle aujourd’hui : des adaptations au théâtre mais aussi des chaussures, des glaces, des chapeaux, des balayettes et même des saucisses se verront étiquetées « Trilby ».
« Trilby » est l’histoire d’une jeune fille, devenue modèle nu pour les artistes, et qu’un hypnotiseur réussi à faire chanter comme un ange (alors qu’elle est dépourvue de tout talent en son absence). L’origine de son succès est quelque peu obscure et jamais du Maurier n’arrivera à renouveller son exploit. Il mourra en 1896, juste après avoir mis le point final à un second roman illustré « La martienne » qui ne connaîtra que bien peu de succès et se verra railler par les critiques.
Du maurier vivra mal sa renommée, étant le premier étonné du succès (et un peu énervé aussi puisque si le livre lui assurera une confortable fortune, ce ne sera qu’une goutte d’eau par rapport à ce qu’il aurait pu gagner s’il n’avait d’abord cédé ses droits pour 2000 livres.)
Si aujourd’hui du Maurier a laissé son empreinte dans l’inconscient collectif anglais (tout le monde sait ce qu’est un chapeau « Trilby », ce qu’est un « Svengali » du nom de l’hypnotiseur du roman ou encore l’expression « full monty » pour désigner un nu intégral), peu peuvent en retracer l’origine et son auteur. Il garde cependant une place de choix dans l’histoire du nonsense, grâce à ses illustrations et limericks.
Un petit exemple de ses « vers nonsensiques à l’usage des familles anglaises » publiés en français dans le magasine Punch en 1877 :
« Il naquit près de Choisy-le-Roi ; Le latin lui causait de l’éffrois ; Et les mathématiques ; Lui donnaient des coliques, Et le grec l’enrhumait. Ce fut moi. »
« Il était un gendarme à Nanteuil, Qui n’avait qu’une dent et qu’un œil ; Mais cet œil solitaire ; Etait plein de mystère ; Cette dent, d’importance et d’orgueil. »
Un auteur á découvrir en filigrane dans la biographie de Lodge ou au milieu de ses pairs dans « Les dingues du nonsense » de Robert Benayoun.
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