Publi le samedi 02 février 2008

[création] L'EAU - Une autre vérité qui dérange

02 02 2008

 - « Il n'y a plus de saison ! »

La remarque était d'une rare banalité mais pour une fois elle était absolument justifiée.

Lamech et Japhet était assis sur un banc de pierre sous un porche et regardaient tomber la pluie. Ils avaient sombré dans la douce contemplation météorologique qui accompagne souvent le grand âge.

- « Cela fait combien de temps, maintenant ?, demanda Lamech.

- Trois bonne semaines, je pense. »

La pluie tombait sans discontinuer depuis dix-sept jours, un spectacle fascinant dans un pays où d'ordinaire l'eau se faisait plutôt rare. L'eau envahissait tout, prenant différentes formes, du petit crachin aux trombes qui semblaient voyager horizontalement, de la bruine matinale aux averses interminables.

- « Tu as vu le petit lac qui s'est formé sur la propriété du vieux Cham ? »

Japhet regarda dans la direction que lui indiquait son compagnon. Un lac s'étendait sur plusieurs centaines de mètres avec, en son centre, une petite île formée par l'affleurement du toit d'une maison. Des petits tourbillons se formaient à sa surface donnant à l'ensemble un aspect vivant et irréel.

Les petits vieux n'étaient pas les seuls à voir remarqué que le climat se déréglait. De mémoire d'homme, on n'avait jamais vu une météo plus pourrie. Les sages débattaient encore sur la question et se séparaient en deux écoles.

Certains pensaient que c'était la conséquence de l'activité humaine. Ces derniers temps, des immigrés étaient arrivés du sud et ouvraient des chaînes d'auberges dans lesquels on pouvait manger de la viande de brebis grillée au barbecue servie dans du pain pour trois fois rien. Selon certains savants, les fumées produites par les gigantesques feux, chatouillaient les nuages qui se rependaient alors sur la terre sous forme de pluies. Selon eux, il fallait changer les habitudes, renoncer aux khebab pour purifier l'air. Comme si un khebab avait jamais fait de mal à personne.

D'autres, sceptiques, doutaient que l'homme puisse avoir une telle influence. Ils soutenaient que c'était juste un cycle naturel. Que le beau temps reviendrait bientôt et qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Le mouvement avait quand même prit un coup dans l'aile quand le vieux Cham était mort noyé dans sa maison.

Il y avait aussi la bande de Noé. Un groupe de fanatiques religieux qui n'hésitait pas à vous sortir du lit le dimanche matin pour essayer de vous convertir à grand coup de préchi-précha. Ils criaient partout que Dieu était courroucé par notre attitude. Que l'on devait se convertir sous peine de s'attirer la « colère humide du créateur », peu importe ce que cela veut dire.

- « Tiens, il devient quoi Noé ?, demanda Japhet en mordant dans son Khebab.

- Il construit toujours son grand bateau au milieu du désert »

Japhet secoua la tête en ricanant dans sa barbe.

- C'est vraiment un cas, Noé ! »