Publi le vendredi 21 mars 2008

[création] La voie du Lemming

21 03 2008

ou The lemming way

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 « Hé !!! Poussez pas !
- Pardon. Je suis désolé mais je fais ce que je peux ! »
Ils jouaient tous des coudes. Il faut dire que la foule était vraiment impressionnante. Ils n’avaient été que quelques uns à entamer cette migration. Quelques uns qui avaient été rejoints par quelques autres, tous ensemble formant un foule qui se transforma rapidement en ras de marée.
« Mais je vous connais. Vous étiez avec moi dans les premiers, n’est-ce pas ?
- Oui, difficile à croire que cela ait pris une telle ampleur ?
- Ian F., c’est ça ?
- Oui.
- Moi c’est Ernest.
- Je sais. »
Pendant quelques instants, ils contemplèrent le spectacle. Depuis peu, ils étaient arrivés au bord d’une falaise dominant les fjords de cette région de la Norvège. Ils semblaient arrivés au bord du monde.
« C’est somptueux.
- Oui, c’est un spectacle divin.
- Cela vous ferait presque croire en Dieu.
- Vous croyez en Dieu ?
- La nuit.
- Je m’attendais à devenir plus dévot en vieillissant, mais non, je n’ai pas changé.
- C’est bien dommage.
- Il est vrai que s’il est bien un moment pour se convertir, c’est maintenant. »
La foule se faisait plus pressante. Le peu d’espace qui restait au bord de la falaise était progressivement comblé par de nouveaux arrivants. Le silence qu’entraînait inévitablement l’ivresse de la contemplation du vide faisait place au brouhaha de ceux qui formaient l’arrière garde et se demandaient pourquoi la colonne cessait d’avancer. Devant cette intolérable immobilité, ils réagissaient avec la dernière civilité. Ils poussaient de toutes leurs forces pour faire avancer ceux qui ralentissaient la progression.
« Dieu… Je ne sais pas…
- Au moins, nous savons qu’il y a une vie après la mort.
- Parce que vous appelez cela une vie ?
- J’ai connu pire !
- Quand j’ai appuyé sur la gâchette, la dernière chose que j’imaginais c’était de me retrouver dans ce corps de rongeur !
- Ce n’est peut-être qu’une étape.
- On sera vite fixé de toute façon. »
La foule continuait de pousser. Ernest tenta vainement de se retourner pour regarder derrière lui. Il devait s’accrocher aux poils de ses camarades pour ne pas tomber, maintenant.
« La plupart d’entre eux ne savent même pas pourquoi ils nous ont rejoint.
- (…)
- Ils se contentent d’avancer et de suivre le mouvement.
- Je suppose que c’est la conséquence du succès. Ce qui était une bonne idée est devenu un phénomène de mode.
- Si jamais vous aviez vécu aussi longtemps que moi, vous trouveriez bien des choses étranges. »
Ernest se fit songeur.
« Attachez-vous de la valeur à la vie ?
- Oui. »
Ils avaient les griffes plantées dans le sol à quelques millimètres à peine du bord. Les vagues léchaient les rochers disposés comme autant de dents monstrueuses, grognant de satisfactions devant le sacrifice que la terre ne manquait jamais de lui offrir. La mer avait tout son temps.
« Mais que font-ils ? S’ils continuent comme cela, on va tous tomber !
- Cela fait bien longtemps qu’ils n’écoutent plus. Il est possible de raisonner un individu, il est plus difficile de faire changer une société. Il faut une génération pour faire bouger les choses et nous n'avons que quelques minutes.
- Vous pensez que tout ceci est notre faute ?
- Sans doute avons-nous notre part de responsabilité. Notre faute est sans doute d’avoir sous-estimé le pouvoir d’une bonne idée.
- Mais pourquoi nous ont-il suivit ?
- Mais pourquoi sommes-nous partit ?
- Je ne sais pas, j’ai toujours ressenti le besoin de chercher de la nouveauté.
- La fatalité, alors ?
- La fatalité, sans doute !
- C’est quelque peu absurde.
- C’est le sens de l’humour de la vie.
- C’est le sens de la vie !
- Drôle de manière de répondre à la grande question de l’humanité, mais vous avez sans doute raison.
Les deux amis se regardèrent. Toute trace de peur avait disparu de leurs yeux. Ils se souriaient. Ils étaient des frères d’armes d’une bataille qui ne s’était jamais déroulé dans une guerre qui n’avait pas de sens.
« Tu penses qu’ils vont nous suivre ?
- J’en suis certain.
- A trois ? »
Ernest et Ian F rétractèrent leurs griffes en même temps et se précipitèrent dans le vide.
« Ecrivons la légende », dit Ernest, et il se mit a pleuvoir des lemmings.

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Ce texte et en particulier certains passages sont un hommage à ‘L’adieu aux armes’ de Hemingway qui pour une obscure raison m’a inspiré ceci.