[création] Santons sous la pluie
04 01 2009Préface
Par Jésus de N.
J’adore Owen Meany. Ce type est formidable. Alors quand son éditeur m’a demandé son aide dans ses prières, j’ai sauté sur l’occasion. « Seigneur, aide-moi à trouver quelqu’un qui acceptera de signer la préface de son livre », me disait-il chaque soir. J’ai décidé – brisant ainsi plusieurs millénaires de silence – de prendre la plume et de vanter ce cher Owen. Après tout, le libre arbitre c’est très surfait et si je peux donner un coup de pouce à un petit jeune, pourquoi pas.
Mais pourquoi lui, me demanderez-vous ? Il ne croit même pas en vous et ce texte est la preuve qu’il ne respecte rien !
Je suis la vie et la carrière d’Owen Meany depuis sa naissance. Bon, d’un autre côté, c’est un peu mon boulot de suivre ce que fait tout un chacun. Non pas que j’ai mon mot à dire mais c’est toujours sympa de se tenir au courant. Bref, Owen est un garçon plein de talent et très prometteur. Ce nouveau texte en est la preuve.
Pour la petite histoire, cette nouvelle lui a été inspirée alors qu’il fêtait mon anniversaire. Il se trouvait pour l’occasion chez sa belle-mère et il est tombé en extase devant la crèche en santons de Provence. Ces petites statuettes, représentations très libre des personnes présentes le jour de ma naissance combinée à des personnages clés du paysage provençal, dont on attribue l’origine à François d’Assise mais qui en fait ont été créés par un commerçant particulièrement inventif d’Aix, formaient une petite communauté des plus étonnantes. Owen s’est alors imaginé ce qu’aurait été ma naissance dans de telles conditions.
Je n’en dirai pas plus mais il n’est peut-être pas si loin de la vérité.
Sur ce, je vous laisse, j’ai du travail. Paix sur la terre et tout ca.
Jesus
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1. Girls just wanna have fun
- « Peuchère, quel temps pourris. Il n’y a plus de saison !
- Par Jéhova, tu l’as dit ! Je me les gèle.
- Je vous ai déjà dit de ne pas jurer comme cela devant la petite !
- C’est sur qu’on pourrait choquer la pucelle. Ah ah ah. »
Un étrange cortège évoluait sous la froide pluie de décembre. La nuit allait bientôt tomber et en ces temps portant sur son dos son lot de merveilles et de modernités, les hommes continuaient à maudire les éléments comme au temps d’Abraham.
Ils étaient quatre. Deux hommes menaient la marche. Marius, un béret vissé sur le crâne et les boules de pétanque à la main, se chamaillait gaiment avec « le ravi », l’idiot de son village qui le suivait partout. Derrière eux, une très jeune femme, un foulard couvrant une abondante chevelure blonde, portait une robe bleue trop légère pour l’hiver de Judée. Détrempée par la pluie battante, elle lui collait au corps dont les rondeurs étaient synonymes de futures nuits blanches et nombreuses lessives. A ses côtés, se trouvait un berger protecteur, lui jetant des regards inquiets et suivit de son troupeau constitué en tout et pour tout de 3 agneaux.
Soudain, Marie, parce c’est ainsi que la jeune fille s’appelait, gémie de douleur. Le berger se précipita pour la soutenir, le visage tordu par l’angoisse.
- « Il faut vraiment qu’on trouve un abri », cria-t-il à ses compagnons.
- « Je ne demande pas mieux, con ! Mais tous les hôtels sont complets. », répondit brusquement un Marius passablement irrité.
- « Quand est-ce qu’on mange ? », renchérit le ravi.
Marius se mit alors à grommeler.
- « Quelle idée aussi de partir pour Bethléem pour fêter les Saturnales quand on est enceinte jusqu’aux yeux. »
Marie était une fille très jeune et par là même, très naïve. Elle avait lourdement insisté pour aller fêter les Saturnales avec ses copines à Bethléem, caprice que le berger n’avait pu lui refuser. Après tout, cela n’avait pas été facile pour la gamine ces derniers mois. Une grossesse non désirée, son fiancé Joseph qui se fait la malle. De toute façon, le berger n’avait jamais su lui résister et Marie le savait bien. Elle était très jolie et avait appris depuis longtemps comme faire pour user de ses charmes pour obtenir ce qu’elle voulait des hommes.
- « S’il te plait, tout le monde y va !, avait elle pleurniché en lui faisant ses yeux de biche, On s’amusera bien. »
Quand il avait cédé, elle n’avait plus fait attention à lui. Elle s’était paré de ses plus beaux atours et préparé pour aller danser.
Ces derniers temps, Bethléem était devenu « the place to be ». Des touristes des quatre coins de l’empire romain s’y rendait pour fêter les Saturnales. Certains grinçaient des dents, dénonçant le caractère mercantile de cette fête importée mais tous profitaient de l’occasion pour manger le traditionnel rôti de chameau au miel avec sa sauce aux dates et sa purée de poix chiches, et l’auberge de Bethléem était reconnue pour servir le meilleur rôti de chameau du monde. Toutes les hotels de la région affichaient complet et il fallait réserver des mois à l’avance pour espérer y avoir une chambre en cette saison. Les commerçants avaient su sauter sur l’opportunité et une vieille grange était transformée en boite de nuit où tous les jeunes du coin venaient y faire la fête.
Ils étaient à mi chemin quand le temps se dégrada. Le berger tenta en vain de faire entendre raison à Marie.
- « Soit raisonnable, tu vas tomber malade et c’est dangereux pour le bébé.
- Qu’est-ce que tu peux être rabat joie. Et puis une petite douche ne te fera pas de mal, tu pues le mouton. »
Cette dernière remarque piqua le pauvre berger. Les belles jeunes filles sont souvent cruelles. Ils continuèrent en silence. Une heure plus tard, Marie se remit à geindre.
- « C’est encore loin ? Je n’ai pas envie d’arriver en retard. »
En l’absence de soleil, le berger ne pouvait savoir avec précision depuis combien de temps ils étaient partit. Il savait qu’il devait être aux environs de seize heure et qu’ils auraient du être arrivé à Bethléem depuis longtemps.
- « Je ne sais pas. Je pense qu’on devrait y être très bientôt.
- Ne me dis pas qu’on est perdu ? Tu es vraiment minable, mon pauvre. Si on arrive en retard, je ne te le pardonnerai jamais !
- Je vais demander mon chemin à ces deux étrangers. »
C’est ainsi qu’ils avaient rencontré Marius et le Ravi, deux touristes en provenance du Nord et qui venaient à Bethléem pour faire la fête. Ils avaient décidé de terminer le voyage ensemble, Bethléem n’était plus qu’à une heure de marche. Marius avait reluqué Marie quelques temps, lui avait montré ses boules mais la jeune femme n’avait pas été impressionnée par sa moustache.
Ils arrivèrent enfin en vue de Bethléem. La ville était magnifiquement décorée pour l’occasion. Sous l’excitation, Marie avait forcé l’allure pour être arrêtée dans son élan par une terrible douleur au ventre.
- « Ah non, tu ne vas pas me gâcher ma fête, toi. »
Mais même l’impétuosité et les certitudes de la jeunesse ne peuvent rien contre la nature. La fréquence des contractions augmenta, clouant le bec de la jeune écervelée. Malgré une irrésistible envie de la laisser se débrouiller seule, les trois hommes se mirent alors en quête d’une chambre où Marie pourrait avoir son enfant au sec.
2.
Plus de peur que de mal. S’ils n’avaient pas réussi à trouver une chambre de libre dans la ville, ils étaient au moins au sec. Le Berger avait rencontré un de ses amis éleveur avec qui il partageait une certaine vision de l’ambition (il ne possédait pour tout bétail qu’un âne et un bœuf dont il essayait de faire l’élevage mais semblait avoir quelques problèmes de reproduction). Ce dernier avait mis son étable à leur disposition.
Au début, Marie avait fait un scandale.
- « Si vous pensez une minute que je vais avoir mon bébé dans une étable puante, vous êtes encore plus bête que vous en avez l’air. »
Le Ravi avait alors perdu à la fois sa patience légendaire et son éternel sourire, avait baissé sa main droite qu’il gardait toujours levée pour une obscure raison et avait donné une violence claque à la gamine. Même le berger n’y trouva rien à redire.
Ensuite le travail et l’accouchement avaient pris le pas sur son sale caractère. Tout s’était passé très vite et si elle avait fait beaucoup de cinéma, la naissance s’était passée sans grand heurts.
Pendant ce temps là, le berger taillait le bout de gras avec son copain fraichement retrouvé.
- « Tu as fait quoi pour Hannukah ?, demanda-t-il au jeune éleveur peu ambitieux.
- Comme tous les ans, en famille, grosse bouffe et petits cadeaux.
- Avec les nouvelles taxes imposées par les romains, je pensais qu’on laisserait tomber la tradition mais visiblement la crise ne se reflète pas sur les fêtes. »
Marie portait maladroitement son enfant. Elle ne semblait pas savoir que faire de cet encombrant fardeau. Pourtant, le petit ange était un véritable miracle. Il était particulièrement gros pour son âge. Il devait faire dans les 8 kilos. Son abondante chevelure blonde entourait un visage qui n’avait rien de commun avec celui que l’on retrouve habituellement sur un nouveau né. Il était particulièrement calme et semblait afficher un sourire serein.
- « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? », demanda Marie.
Marius, le Ravi, le Berger et son ami, se regardèrent en chien de faïence. La porte s’ouvrit comme pour répondre à la question laissant le passage à un homme basané au costume chatoyant.
- « Bonjour la compagnie ! »
Marie sursauta, lâchant le jeune enfant qui, heureusement, tomba dans la mangeoire des bestiaux garnie de paille. Dérangé dans leur repas, l’âne et le bœuf se mirent à souffler de mécontentement sur le nouveau né qui ne semblait nullement s’en offusquer.
Enfin délivrée de son fardeau, Marie remis sa tenue en ordre, ouvrant l’un ou l’autre bouton pour exposer sa ronde poitrine aux yeux brûlant du beau ténébreux qui venait de faire son entrée.
- « Yé m’appelle rhésous. C’est bien ici qué se déroule la fiesta ? »
Avant que quiconque ait pu répondre, un autre personnage fit son entrée par la porte restée ouverte.
- « Qui veut m’acheter un rose ? »
Il s’agissait d’une vendeuse de fleur qui faisait le tour des auberges en ces périodes de fleurs et qui vendaient des fleurs à la pièce aux jeunes amoureux.
Venant ajouter à la confusion, d’autres intrus vinrent s’ajouter à cet étrange cortège : une bohémienne, une enfant en bas âge emmitouflé dans ses bras. « Pas argent. Pas travail. Pour manger. », et trois vénérables vieillards, les bras chargés de trésor saugrenu.
- « Ben, ne vous gênez pas !, s’offusqua l’ami du Berger.
- « On a vu de la lumière, la porte était ouvert alors on a cru…, commença le dénommé Gaspard qui sentait très fort.
- C’est qu’on est un peu perdu, on cherche une auberge, renchéris son jumeau prénommé Melchior et dont la bourse bien garnie teintait joyeusement.
- Et puis on se les gèle », ici. Conclut Balthazar mirant en coin la belle Marie.
Opportuniste, Jésus – ou Rhésous avec l’accent – sortit un couteau de sa poche et s’approcha des trois vieillards.
- « Soyez les bienvenus. On était yustement en train de faire oune petite fête pour la naissance du petit. » Il fit un clin d’œil à Marie qui rougit comme une pivoine. « C’est mon filleul, vous voyez. Il s’appelle Jésus, comme moi. »
En parlant, il se curait les ongles avec son long couteau aux reflets inquiétants.
- « C’est yentil en tout cas d’être passé avec des cadeaux. »
Les trois hommes étaient aussi lâches que sage et se délestèrent de leurs biens sans faire d’histoire. Jésus en profita pour acheter une fleur pour Marie et filer une pièce à la mendiante. Les derniers et faibles remparts de Marie cédèrent devant cet esprit chevaleresque et ensemble ils se rendirent à la fête suivit des trois vieillards, de la vendeuse de fleur et de la bohémienne qui n’avaient plus rien à faire là. Restait le berger et son ami, les deux touristes, les animaux et le bébé.
Les quatre hommes se rassemblèrent autour de la mangeoire.
- « Peuchère, il est pas gâté le pauvre gamin, dit Marius.
- Qu’est-ce qu’il va devenir ?, demanda l’ami du Berger.
- Je suppose que demain, on le ramenera à Nazareth avec sa mère et probablement une belle gueule de bois en prime, dit le Berger, un beau gâchis, si tu veux mon avis. »
Quand au Ravi, il se contentait d’être ravi, comme à son habitude.
- « De toute façon, c’était écrit dans le livre, conclut l’ami, rien de bon ne sortira de Nazareth ! ».
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